Ces deux-là, je ne les ai pas choisis. Plus vigilante car plus maîtresse de ma curiosité, je les ai observés du coin de l’œil, tranquillement, sans me faire pincer. Nous sommes rentrés en même temps dans la rame de métro. Sans les avoir encore regardés, j’ai senti le poids de leur vie. Une existence pesante, harassante, traînante. La survivance d’un réflexe de vie, mais pas seulement. Ils faisaient semblant d’y croire. Ne pouvaient cesser d’y croire. C’est humain, c’est même organique.
La première impression n’est pas une science. Au mieux est-elle un indicateur. Le premier fil du lien invisible et fragile qui se tisse entre plusieurs individus. Dans le métro, le lien est fugace. Mais il existe. Une petite connexion avec le grand tout de l’humanité, qui n’altère en rien la solitude d’ailleurs. Mais rien n’assure que cette première impression est la bonne. Au contraire, elle est souvent le fruit d’une entreprise de manipulation instinctive. Ou simplement une erreur de lecture. Je me méfie toujours des assertions de ceux qui ne se trompent jamais.
La conversation entre les deux hommes était à la fois enjouée et épuisée. Comme si le dernier ressort était mis à contribution, celui qui tiendrait le plus longtemps finalement. Un peu comme ces véhicules antédiluviens que l’on retrouve en Afrique, rafistolés mille fois mais tenant toujours la route, surchargés comme jamais. On ne prête qu’aux riches mais les pauvres sont increvables.
Ces voix abîmées, encore empruntes d’illusions, sortaient de la bouche édentée de deux jeunes junkies. Ce n’est pas leur attitude de junkies qui m’a interpellée, mais leur posture pleine de sérieux. Ils se parlaient comme deux enfants jouant aux grandes personnes, en prenant des airs d’importance, essayant d’amener l’autre dans son ballet. Etrange jeu de séduction, faisant fi des bouches édentées, des yeux délavés, des mains tremblantes, des corps maigres. Les voix étaient fortes, décidées à trompées l’usure des cordes vocales. L’un tentant de persuader l’autre qu’il était digne de confiance.
Ils ont pénétré dans la voiture très concentrés sur leur conversation. J’ai cru entendre des mots, grammes, euros, qui m’ont fait penser à une négociation. Ils se sont assis l’un en face de l’autre. Penchés en avant, ils semblaient enivrés par leurs paroles. Ils souriaient doucement, pour ne pas s’effrayer. Ils se promettaient un avenir meilleur, dans un très court terme. Il n’est pas nécessaire d’attendre pour être heureux. L’un de ces êtres brûlés allait soulager l’autre. Ce serait bien.
Je n’ai qu’entre-aperçu leur visage. J’ai vite cessé de les entendre, à peine ai-je tenté de les écouter. J’ai peut-être tout imaginé, qui sait s’ils se droguent et de quoi ils parlaient en réalité. Je n’en saurai jamais rien puisque, même si le hasard me faisait recroiser leur route, je serais incapable de les reconnaître. Je suis vite descendue et les deux personnages ont quitté mon esprit. Provisoirement, puisqu’ils appartiennent désormais à ma mémoire.
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